8 novembre 2024
Art et ressources naturelles : quand la sculpture dialogue avec l'eau et la terre
Les commandes pour le SIAM m'ont confronté à une question fondamentale : comment l'art peut-il témoigner de notre relation à la terre et à l'eau sans tomber dans l'illustration ?
Recevoir une commande institutionnelle est toujours un moment particulier dans la vie d'un artiste. C'est une invitation à sortir de l'espace protégé de l'atelier et à placer son travail dans un contexte où il doit parler à un public plus large, souvent non initié à l'art contemporain. Lorsque j'ai été sollicité pour le Trophée du Salon International de l'Agriculture au Maroc — le SIAM — autour des thèmes de l'eau et de la terre, j'ai ressenti à la fois l'excitation de cette ouverture et la responsabilité qu'elle impliquait. L'agriculture, l'eau, la terre : ce ne sont pas des thèmes abstraits au Maroc. Ce sont des réalités vitales, politiques, culturelles, qui touchent à l'identité même du pays. Comment les aborder artistiquement sans les réduire à une métaphore décorative ?
Ma réponse a été de creuser dans la matière plutôt que de représenter le concept. Je ne voulais pas peindre un paysage agricole ou sculpter une goutte d'eau stylisée. Je voulais que l'œuvre soit elle-même une expérience de la matière tellurique — que le spectateur ressente, en la regardant, quelque chose de l'épaisseur de la terre, de la transparence de l'eau, de la tension entre sécheresse et fertilité. La peinture cellulosique, avec ses possibilités de stratification et de lumière interne, me donnait les outils pour construire cette expérience. Les œuvres réalisées pour le SIAM sont ainsi des œuvres de surface et de profondeur : la surface visible n'est que le sommet d'une accumulation de couches, comme la terre elle-même est le résultat visible d'une accumulation géologique.
Le dialogue entre art et ressources naturelles n'est pas nouveau dans l'histoire de l'art marocain. L'École de Casablanca avait déjà posé la question du rapport entre geste pictural et matière naturelle, entre forme plastique et territoire. Belkahia travaillait le cuivre, explorait les teintures naturelles. Hamidi cherchait dans la calligraphie une connexion entre le signe humain et les forces de la nature. Je me situe dans cette continuité tout en l'infléchissant vers les préoccupations contemporaines : la question de l'eau au Maroc, le stress hydrique, la transformation des paysages agricoles sous l'effet du changement climatique. L'art ne résout pas ces problèmes, mais il peut les rendre sensibles, les faire exister autrement que dans les statistiques et les rapports techniques.
La dimension publique de ces commandes a également transformé ma façon de concevoir mon travail. Dans un contexte de foire internationale comme Abu Dhabi Art Fair, Paris Internationale ou Kunst Rai à Amsterdam, le spectateur vient chercher une expérience esthétique et intellectuelle. Au SIAM, il vient d'abord pour l'agriculture, et l'œuvre d'art lui fait une proposition inattendue. J'aime cette friction. Elle m'oblige à faire des œuvres qui ne présupposent pas un public averti, qui doivent fonctionner à plusieurs niveaux simultanément : comme pure présence visuelle et matérielle, comme réflexion sur le rapport à la nature, comme objet de collection et de représentation institutionnelle.
Ces commissions ont été intégrées dans des collections qui témoignent de la vitalité de la création artistique marocaine contemporaine — aux côtés des œuvres conservées dans les institutions comme le Musée Mohammed VI de Rabat et le Musée Bank Al-Maghrib. Pour moi, la sculpture publique et la commande institutionnelle ne sont pas des parenthèses dans une pratique orientée vers le marché international de l'art. Elles sont le rappel constant que l'art a un rôle dans la cité, dans la mémoire collective, dans la façon dont une société se pense et se représente. L'eau et la terre sont les matières premières du Maroc. Elles méritent des œuvres à leur mesure.
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