15 mars 2025
L'École de Casablanca : héritage vivant dans l'art contemporain marocain
L'École de Casablanca a posé les fondements d'un modernisme marocain authentique. Fifty ans plus tard, son héritage continue de structurer mon regard et ma pratique artistique.
Quand on me demande d'où vient mon travail, je réponds toujours par un nom : Casablanca. Non pas la ville de carte postale, mais Casablanca comme foyer d'une révolution artistique silencieuse. L'École de Casablanca, portée dans les années 1960 et 1970 par Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Hamidi, a forgé une vision radicalement nouvelle de ce que pouvait être l'art marocain — un art ancré dans les formes plastiques de la culture arabo-berbère, affranchi du mimétisme occidental, ouvert à la modernité sans se nier lui-même. C'est cet héritage que j'ai absorbé, d'abord comme étudiant à l'École des Beaux-Arts de Casablanca sous la direction de Mohamed Hamidi, puis comme artiste en pleine construction de son langage propre.
L'École de Casablanca n'était pas un simple mouvement stylistique. C'était une posture intellectuelle et politique. Belkahia et ses compagnons refusaient l'idée que l'art marocain contemporain devait se calquer sur les avant-gardes parisiennes ou new-yorkaises. Ils regardaient ailleurs : vers les tapis berbères, les zellige, les tatouages au henné, les ornements des portes de médina. Ils voyaient dans ces formes une géométrie vivante, une abstraction que l'Occident avait mis des décennies à théoriser, mais qui existait depuis des siècles dans l'artisanat maghrébin. Cette relecture du patrimoine comme ressource plastique — et non comme folklore — reste pour moi une leçon fondatrice.
Studier sous Mohamed Hamidi, c'était entrer en contact direct avec cette généalogie. Hamidi n'enseignait pas une technique : il transmettait une éthique du regard. Il nous apprenait à voir la calligraphie non comme écriture mais comme architecture, à lire la lumière d'une surface peinte comme on lirait un poème. Cette formation m'a donné les outils pour aborder la peinture cellulosique sur aluminium ou sur toile non comme un exercice formel, mais comme un acte de mémoire et de transformation. Chaque couche que j'applique dialogue avec ces enseignements : la rigueur de la composition, la pureté de la forme, la tension entre plein et vide.
L'influence de l'École de Casablanca dans l'art contemporain marocain reste profonde, même si elle est parfois invisible au premier regard. Elle opère comme une grammaire sous-jacente : on ne la voit pas, mais on la reconnaît dans la façon dont les artistes marocains d'aujourd'hui traitent la surface, l'espace, la couleur. Dans mon travail, cet héritage se manifeste dans le rapport que j'entretiens avec l'abstraction géométrique, dans la façon dont je construis des œuvres qui refusent l'anecdote et privilégient la sensation pure. Les tableaux exposés à la foire 1-54 à Londres, à Abu Dhabi Art Fair ou à Paris Internationale portent tous cette empreinte, même quand ils semblent s'en éloigner formellement.
Aujourd'hui, alors que les collections du Musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain de Rabat et du Musée Bank Al-Maghrib conservent des œuvres marocaines qui tracent cette continuité historique, je me sens investi d'une responsabilité particulière. Celle de ne pas laisser cet héritage se figer en monument, mais de le maintenir en tension avec le présent. L'École de Casablanca était vivante parce qu'elle questionnait. Mon travail se veut fidèle à cet esprit : non pas répéter les formes des maîtres, mais prolonger leur geste de liberté, en cherchant dans la matière — cellulosique, lumineuse, vibrante — les réponses que notre époque appelle.
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