20 janvier 2025
La matière comme passage : philosophie du vide dans l'œuvre de Khourassani
Dans mon travail, la matière n'est jamais une fin en soi : elle est un passage vers ce qui ne se voit pas, un espace où le vide devient présence et la surface, profondeur.
Il y a une question qui revient constamment dans les conversations avec les collectionneurs et les critiques qui s'arrêtent devant mes toiles : « Qu'est-ce qui se passe à l'intérieur ? » La question est juste, et elle touche à quelque chose d'essentiel dans ma démarche. Je ne cherche pas à représenter le monde — je cherche à en capturer les résonances. La matière dans mon travail, qu'il s'agisse de peinture cellulosique sur toile ou sur aluminium, n'est pas un support passif. Elle est le lieu où quelque chose se passe, se transforme, passe d'un état à un autre. Le vide que l'on perçoit à la surface d'une œuvre n'est pas une absence : c'est une présence comprimée, une tension retenue.
Cette philosophie de la matière comme passage puise dans plusieurs sources. La pensée soufie, d'abord, avec sa méditation sur le barzakh — cet espace intermédiaire entre deux états qui n'est ni l'un ni l'autre, mais qui contient les deux. La poésie arabe classique ensuite, qui sait faire du silence entre les mots l'endroit le plus chargé d'un poème. Et la tradition picturale de l'École de Casablanca, où Belkahia et Hamidi m'ont appris que la surface peinte pouvait être un lieu de concentration spirituelle autant qu'un objet esthétique. Ces influences ne s'additionnent pas : elles se fondent dans une vision cohérente où la matière porte en elle l'invisible.
La peinture cellulosique est particulièrement bien adaptée à cette recherche. Sa transparence relative, sa façon de boire la lumière et de la restituer depuis l'intérieur de la couche, crée un effet de profondeur qui n'est pas illusionniste. Ce n'est pas une fenêtre ouverte sur un espace fictif — c'est une présence réelle, épaisse, qui a une vie propre. Quand j'applique les couches successives, je ne cherche pas à obtenir une couleur précise : je cherche à construire une densité, une texture temporelle, un strate de temps accumulé. Chaque œuvre est une archive du processus qui l'a créée.
Le dialogue entre matière et vide prend une dimension particulière lorsque je travaille sur aluminium. Le métal introduit une froideur, une impersonnalité qui contraste avec la chaleur organique de la peinture. Mais c'est précisément cette tension qui m'intéresse. L'aluminium résiste à l'absorption — la peinture reste en surface, plus vulnérable, plus exposée. Le vide entre les couches devient plus visible, plus actif. Les collectionneurs qui possèdent des œuvres sur aluminium me disent souvent que le tableau change selon l'heure du jour, selon la lumière artificielle ou naturelle. Ce n'est pas un effet décoratif : c'est la matière qui vit, qui respire, qui passe.
Cette exploration du vide n'est pas une abstraction théorique : elle engage mon corps dans l'acte de peindre. Je travaille debout, souvent en déplacement autour de la toile, cherchant l'angle depuis lequel la lumière révèle ce que la couche cache. C'est une danse, une négociation physique avec la matière. La philosophie du vide n'est pas une idée que j'applique — c'est une expérience que je vis dans l'atelier, et que j'espère que le spectateur retrouvera devant l'œuvre. Le passage que j'évoque n'est pas seulement dans la surface : il est dans le regard qui la traverse.
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