Abstraction géométrique : de Malevitch à Belkahia, une histoire parallèle
L'abstraction géométrique occidentale et la tradition ornementale arabo-berbère ont suivi des chemins parallèles. Explorer cette histoire double, c'est comprendre ce qui rend l'art marocain contemporain irréductible à ses seules influences européennes.
Il existe une ironie dans l'histoire de l'art que les manuels scolaires tendent à esquiver : au moment où Kazimir Malevitch exposait son Carré Noir à Petrograd en 1915 et proclamait l'avènement de l'abstraction pure, les artisans des médinas maghrébines travaillaient depuis des siècles à des compositions géométriques d'une sophistication mathématique comparable. Les zellige de la mosquée Qarawiyyin de Fès, les tapis berbères à motifs losangiques de l'Atlas, les plafonds à caissons en bois des maisons andalouses-marocaines : tout cela constitue une tradition de l'abstraction géométrique qui n'a pas attendu les avant-gardes européennes pour exister.
Farid Belkahia a été l'un des premiers artistes marocains à théoriser explicitement ce parallélisme et à en faire un programme artistique. Dès les années 1960, à l'École des Beaux-Arts de Casablanca qu'il dirigeait, il encourage ses étudiants à regarder l'artisanat non comme un répertoire de formes à copier, mais comme la démonstration que la pensée abstraite est inhérente à la culture visuelle arabo-berbère. Ce n'est pas un retour en arrière — c'est une affirmation de la modernité de ces traditions, un refus que la modernité soit le monopole de l'Occident.
Pour ma propre pratique, cette double généalogie — la tradition ornementale maghrébo-andalouse et les développements de l'abstraction internationale du XXe siècle — constitue un terreau fertile. Mes œuvres ne sont pas des citations : elles ne reproduisent ni un motif de zellige ni une composition suprématiste. Mais elles travaillent dans l'espace que ces deux traditions ont ouvert : l'espace de la forme pure, de la couleur en tant que matière plutôt qu'en tant que représentation, de la surface comme lieu de concentration spirituelle et sensorielle. La peinture cellulosique, avec sa capacité à créer des plans de couleur à la fois absolus et vibrants, me permet d'habiter cet espace de façon contemporaine.
L'abstraction géométrique connaît un regain d'intérêt international depuis une dizaine d'années. Des expositions majeures comme « Patterns of Abstraction » au British Museum, ou la place croissante faite aux artistes du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord dans les foires comme Art Basel ou Frieze, témoignent d'une reconnaissance progressive du fait que l'histoire de l'abstraction est plurielle — qu'elle s'est développée sur plusieurs continents et dans plusieurs traditions culturelles simultanément. Pour les artistes marocains, cette ouverture est une opportunité : non pour s'aligner sur les canons occidentaux, mais pour faire valoir la singularité et la profondeur d'une tradition qui mérite d'être lue et comprise dans ses propres termes.
Ce que j'espère apporter, à travers ma participation aux foires internationales et mes expositions en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient, c'est précisément cette lecture. Mes œuvres sont marocaines — elles portent l'empreinte de la culture dans laquelle elles ont été conçues, de la formation reçue auprès de Mohamed Hamidi, des rues de Casablanca, de la lumière du Maroc. Mais elles parlent aussi un langage universel, celui de la forme, de la lumière et de la matière que n'importe quel regardeur, où qu'il soit dans le monde, peut recevoir directement. Cette double appartenance n'est pas une tension à résoudre — c'est la condition même de l'art contemporain qui s'assume dans sa complexité.
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