L'abstraction géométrique dans l'histoire de l'art : entre avant-gardes occidentales et traditions ornementales
Suprématisme russe, constructivisme, art optique... et traditions ornementales séculaires : l'abstraction géométrique a des origines plurielles que l'histoire de l'art occidentale a longtemps ignorées.
L'histoire officielle de l'abstraction géométrique commence généralement en 1915, quand Kazimir Malevitch expose son Carré Noir à Petrograd et proclame l'avènement du suprématisme — un art réduit à ses éléments géométriques purs, libéré de toute référence figurative. Ce moment est suivi, dans les décennies suivantes, par le constructivisme russe, le néoplasticisme de Piet Mondrian aux Pays-Bas, puis par l'art optique et minimal des années 1960.
Cette généalogie, centrée sur l'Europe et les États-Unis, occulte cependant une réalité plus large : des traditions géométriques sophistiquées existaient depuis des siècles ailleurs dans le monde, en particulier dans l'art islamique et les cultures d'Afrique du Nord. Les compositions en zellige des monuments maghrébins, les tapis berbères à motifs losangiques, les entrelacs calligraphiques : autant de systèmes formels qui reposent sur des principes mathématiques rigoureux — symétrie, répétition modulaire, pavage — sans jamais avoir été théorisés comme un courant artistique au sens occidental du terme.
À partir des années 1960 et 1970, plusieurs artistes non occidentaux ont explicitement revendiqué cette généalogie parallèle, refusant l'idée que l'abstraction géométrique moderne serait une invention exclusivement européenne. Ce geste a permis de reconsidérer l'histoire de l'abstraction comme un phénomène plural, développé simultanément dans plusieurs aires culturelles selon des logiques propres.
Depuis une dizaine d'années, cette relecture plurielle de l'abstraction géométrique connaît un regain d'intérêt institutionnel, porté par des expositions et des publications qui replacent les traditions ornementales non occidentales au cœur de l'histoire de l'art abstrait, aux côtés des avant-gardes européennes plus traditionnellement enseignées.
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